ph EC Huguenin

Edmond Charlot (1915-2004)

« Éditeur de la France en guerre »

Edmond Charlot, né en 1915 à Alger, occupe dans l’histoire de l’édition française dont il a sauvé l’honneur en des temps troublés, une place singulière.

Son grand-père maternel, d’origine maltaise, transmet à l’enfant le goût de la lecture qui animera toute sa vie. Il a la chance, d’avoir comme professeur de Philosophie, au Lycée d’Alger, Jean Grenier dont l’influence sera décisive pour lui comme pour Camus. Le professeur encourage sa vocation de libraire et ajoute : « Je crois qu’il n’y a guère d’édition en Algérie. Vous avez une place à prendre ». Charlot franchit le pas en éditant et distribuant Révolte dans les Asturies, une pièce politique, création de Camus et ses amis, interdite de représentation. En 1936, il ouvre une minuscule boutique, rue Charras, baptisée « Les Vraies Richesses » avec l’accord de Giono dont il réédite Rondeur des jours, à trois cents exemplaires offerts aux premiers clients. Sur les murs sont présentées des toiles de Bonnard ! De jeunes poètes, des étudiants, des enseignants, des artistes, prennent l’habitude de se retrouver là,  attirés par la personnalité du maître des lieux.

Camus fait de la librairie son bureau. Son premier livre, L’Envers et l’Endroit, paraît en 37 et Noces, en 39. Début 42, Charlot qui a déjà subi la censure de Vichy, fait un séjour en prison, car Gertrude Stein a déclaré étourdiment à la Radio Nationale : « J’ai un éditeur à Alger qui est très dynamique et résistant ».

Le débarquement américain de novembre 1942 fait de lui le grand « éditeur de la France en guerre ». Il reçoit mystérieusement le manuscrit du Silence de la mer, et le publie à vingt cinq mille exemplaires très vite épuisés. Il imprime Liberté d’Éluard qui sera lâché par les Anglais au-dessus de la France occupée. Mobilisé, il est affecté au gouvernement provisoire à Alger, puis en 1944 au ministère de l’information à Paris.

Le succès de son catalogue qui ne cesse de s’étoffer, avec une riche collection de littérature étrangère, va pousser Charlot à affronter l’aventure parisienne. Le succès est foudroyant : il collectionne les prix littéraires avec Henri Bosco, Jules Roy, Emmanuel Roblès ... Mais, en butte à la jalousie de ses confrères, en proie à des difficultés financières, il décide de revenir à Alger en 1950 où il ouvre, rue Michelet, une nouvelle librairie-galerie et édite ses collections « Méditerranée vivante » et « Rivages ». En 1961, considéré comme « libéral » par les ultras, il est victime de deux plasticages, attribués à l’OAS, qui anéantissent la totalité de son fonds et de ses archives.

Dès lors il poursuit sa carrière d’abord à la radio puis dans des missions diplomatiques liées à la culture à Alger, Izmir et enfin à Tanger jusqu’en 1980. C’est à Pézenas, où sa compagne Marie-Cécile Vène ouvre une librairie, qu’il va vivre désormais, recevoir ses amis des deux rives, et reprendre chez l’éditeur Domens, sa collection « Méditerranée vivante ». Edmond Charlot est mort en 2004. La Médiathèque de Pézenas porte désormais son nom et accueille un fonds de ses éditions. « Nous fûmes son rêve, a déclaré Jules Roy, par moment il m’arrive de me demander si nous avons été assez dignes de lui ».

 
Frédéric Jacques Temple , écrivain

 in "Recueil des Commémorations nationales 2015"
Paris, Éditions du patrimoine/Ministère de la Culture et Communication 
- Archives de France (mission aux Commémorations nationales), 2014, p.30

 Repères bibliographiques

- Albert Camus-Jean Grenier, Correspondance (1932-1960), Gallimard, 1981
- Mémoires barbares, de Jules Roy, Albin Michel 1989 ; Le Livre de Poche, 1991
- Edmond Charlot, éditeur, par Michel Puche, bibliographie commentée et illustrée, préface de Jules Roy, Domens 1995
- Camus chez Charlot, par Guy Basset, Collection « Méditerranée vivante », Domens 2004
- Souvenirs d’Edmond Charlot, entretiens avec Frédéric Jacques Temple, préface de Michel Puche, Collection « Méditerranée vivante », Domens 2007